Compte-rendu de la conférence du 23 juin 2009
« La métropole : rendez-vous nécessaire et/ou
opportunité pour les territoires ? »
Avec Philippe ESTEBE – Directeur de l’Institut des Hautes Études de Développement et d’Aménagement des Territoires Européens, et
Étienne BUTZBACH – Maire de Belfort et Président de la Communauté d'Agglomération Belfortaine
La conférence a réuni plus de 80 personnes, des élus de différentes communes de l’agglomération, mais aussi des professionnels de divers secteurs d’activité, tous concernés par le devenir du territoire urbain. Elle s’est déroulée à partir de l’intervention de deux personnalités, un expert, Philippe Estèbe, et un politique, Etienne Butzbach.
Ce compte-rendu n’a pas la prétention d’être exhaustif, mais tente de retracer les grandes lignes des interventions des deux intervenants et l’essentiel des réflexions et interrogations posées au cours du débat qui a suivi.
Intervention de Philipe Estèbe
Philipe Estèbe a introduit ses propos en rappelant la dimension historique du terme « métropole », l’idée de la ville coloniale de la cité grecque, puis celle du patriarcat de Constantinople dans son rayonnement religieux ou encore celle des colonies de villes à l’exemple de Marseille. Il a ensuite défini la métropole davantage comme un processus qu’un état. Il n’y a pas de seuil pour être une métropole, pas de taille critique. La métropole est avant tout un rapport à l’urbain, au territoire en train de changer. Pour développer sa vision, il a articulé son intervention autour de trois questions :
Parle t-on des mêmes choses lorsque l’on parle de métropolisation et d’urbanisation ?
Existe t-il des métropoles en France en dehors de Paris ?
Que signifie la métropolisation pour le politique ?
Parle t-on des mêmes choses lorsque l’on parle de métropolisation et d’urbanisation ?
Toutes les villes, les agglomérations, s’appellent désormais « métropole » : Rennes métropole, Valenciennes métropole, Toulouse métropole…
Métropolisation et urbanisation ne signifient pas la même chose. La métropolisation est un processus qui se greffe sur l’urbain. Ce sont deux phénomènes qui se recouvrent mais qui ne se confondent pas. Paris est aujourd’hui moins peuplé qu’en 1900 et pourtant Paris connaît un processus de métropolisation. La constitution des villes s’est faite avec une ségrégation associée sous la pression de l’exode rural, de l’industrialisation et de la consommation (Ford voulait d’abord vendre ses voitures à ses ouvriers). La métropolisation est un stade supérieur. Métropolisation et mondialisation sont deux phénomènes concomitants qui expliquent que certaines villes sont plus branchées sur l’international que sur un réseau local. Cette situation engendre une détérioration des villes à l’exemple de Manhattan dont la moitié des entreprises réalise en très grande majorité son chiffre d’affaires à l’international.
La région parisienne abrite 18% de la population française, mais représente 30% du PIB français. Ce rapport de chiffres est caractéristique des grandes métropoles. La métropole attire les actifs les plus positifs. Son attractivité dépend donc des conditions offertes, des coûts de transaction possibles. On mesure bien l’impact de ce phénomène sur le marché du travail. Les relations entre les entreprises et les salariés s’inscrivent alors dans un système d’assurance mutuelle, de potentiels réciproques.
Dans un même temps, la métropolisation est un système qui produit une concurrence farouche entre les métropoles. Elles doivent se battre pour être dans le palmarès, afficher et vanter leurs centres de congrès et autres attractions internationales. Mais ce système produit aussi de la concurrence en interne, notamment entre les actifs et les activités dans l’espace métropolitain. On observe trois figures de la concurrence spatiale de ce système concurrentiel :
L’espace urbain se structure dans une logique d’hyper spécialisation avec des zones dédiées à l’innovation, d’autres à l’habitation, et l’on organise des navettes domicile/travail.
Si l’on constate une ségrégation associée à l’urbanisation, on constate l’inverse dans la métropolisation, une ségrégation dissociée à l’exemple du prolétariat immigré qui intervient dans les bureaux en dehors des heures de travail et qui de fait est en total décalage.
Enfin l’étalement urbain est une autre conséquence de la métropolisation. Pour échapper à la concurrence et bénéficier d’une plus grande qualité de vie en rapport à son budget, les citadins s’éloignent des centre-villes.
Finalement le processus de métropolisation entraîne une dématérialisation de l’espace urbain et nous renvoie à la rue qui caractérise l’espace urbain. Avec le processus de métropolisation, la mobilité prend le pas sur la porosité urbaine. La rue devient un grand tuyau pour relier des espaces spécialisés.
Existe-il des métropoles en France en dehors de Paris ?
New York, Londres, Tokyo, sont des métropoles et Paris, peut-être par gentillesse, pourrait également être considérée comme telle. Il est vrai qu’elle compte le nombre le plus élevé de prix Nobel ! En fait, Paris est un des éléments du dispositif national qui constitue la métropole. La France est un territoire très intégré. L’économie nationale structure le territoire, le système public aussi. L’expérience individuelle est une expérience de mobilité nationale et la France est le seul pays de mobilité nationale. Les étudiants et les retraités changent plus facilement de ville en France qu’ailleurs. Nous avons collectivement une expérience du territoire très singulière. Paris fonctionne comme une pompe aspirante et inversement. La région parisienne présente un solde bénéficiaire pour les jeunes mais déficitaire après le cap de la jeunesse. On ne peut pas raisonner ce que l’un gagne, l’autre le perd. Nous sommes interdépendants de la région parisienne. Et ce système se joue de plus en plus entre les métropoles de province. Nous sommes aussi interdépendants avec Marseille par exemple. L’enjeu n’est donc pas tellement de construire des métropoles, mais de définir comment les villes de France jouent la carte de cette dynamique. C’est d’autant plus délicat que le réseau métropolitain reste fragile du fait de l’hyper mobilité des ménages car les grandes villes ne sont pas assez attractives pour les actifs. En conséquence, la richesse des métropoles va irriguer d’autres territoires plus ruraux, ou des espaces récréatifs comme les zones du littoral. Or, ces activités créent « plus de gras que de muscle », plus de services que de production. Des populations entières restent « scotchées » dans les villes alors que la richesse des métropoles se trouve en périphérie et le cœur des agglomérations concentre la pauvreté alors que la richesse s’étale en dehors.
Que signifie la métropolisation pour le politique ?
Le processus de métropolisation passe son temps à dépasser l’espace politique. Pour avoir du peuple, il faut avoir des frontières. Et pour répondre à ces enjeux, il faut étendre sa taille et ses compétences. Mais, ce n’est pas suffisant. Le vrai défi que lance la métropolisation au politique, qui est toujours en porte-à-faux, est de s’inscrire dans une stratégie d’innovation permanente en termes de démocratie et de gouvernance.
Réaction d’Étienne Butzbach
En préambule de son intervention, Étienne Butzbach a tenu à souligner ô combien, pour lui, il était de salubrité publique d’établir des lieux de débats publics et de permettre la confrontation, toujours fertile. Il a tenu aussi très vite à préciser que, « vieil » élu depuis 1983, il avait mesuré l’étroitesse de l’échelon communal et voulu créer une communauté intercommunale, comme un espace pré métropolitain.
Étienne Butzbach a ensuite situé les propos de Philipe Estèbe décrivant un mode d’urbanisation libéral, d’un libéralisme effréné qui conduit au déménagement du territoire pour des raisons économiques, plus approprié aux grandes villes comme Mexico ou Le Caire. Pour Étienne Butzbach, nous avons la chance, en Europe, de pouvoir résister au phénomène de mégapolisation et de pouvoir construire une urbanisation avec des villes de 400 000 à un million d’habitants. Mais, avec la commission Balladur et cette idée de construire une collectivité, on fige, on fixe des choses qui sont en fait un processus.
« Moi, j’ai dû me positionner pour être une métropole avec des pôles de compétitivité et une vraie force d’attraction au niveau culturel, pour exister.
Si l’on entend ne se structurer qu’à travers une dizaine ou une douzaine de grandes métropoles en France, que deviennent les autres ? Que devient la France : des métropoles entourées de déserts ? C’est un vrai débat de société. Quelle logique d’aménagement du territoire souhaitons-nous ? Quelles échelles et quel nombre de métropoles sont-ils souhaitable ?
Pour ma part, une petite trentaine d’agglomérations en France me semble être un nombre tout à fait raisonnable. La France, ce n’est pas seulement Lyon ou Lille.
Quelles compétences donne-t-on à ces métropoles ? Quels sont les échelons pertinents pour faire de la politique ? La question n’est-elle pas plus celle du pâtissier que du 1000 feuilles ?
On a besoin des différents niveaux. La question est, dans chaque champ de compétences, de savoir définir les axes importants d’intervention. Par exemple, sur l’agglomération de Belfort/Montbéliard, la compétence de la recherche qui n’existait pas revient logiquement à l’agglomération, mais la persistance de la compétence du département sur les questions rurales est probablement intéressante.
Les communes nouvelles ne seront plus des communes, mais des villes. Ce n’est pas vrai qu’il y a trop d’élus en France, ce sont autant de bénévoles qu’il est possible et intéressant de mobiliser. »
Si Étienne Butzbach prônait un certain maillage du territoire national sur la base d’une trentaine d’agglomérations nécessaires et une juste répartition des compétences entre les différents échelons, il a aussi voulu appeler à une certaine prudence en insistant sur le fait que l’on ne gommait pas d’un simple trait des sentiments d’appartenance et de citoyenneté. Il a cité l’exemple de Bologne qui a voulu développer son image autour de deux axes, d’un côté celui de la métropole, et de l’autre, celui des quartiers. Mais ça n’a pas marché, car la ville de Bologne en tant que telle est un facteur fort d’identité. Alors certes, il faut prendre en compte ces nouveaux échelons de gouvernabilité, établir par exemple des PLU (Plan Local d’Urbanisme) plus larges qui dépassent le périmètre communal mais qui respectent également l’identité du terrain.
Et Étienne Butzbach a conclu par ces mots : « Attention au mirage métropolitain !»
Débats
Questions et réflexions
Peut-on échapper à la métropolisation dans un système concurrentiel mondial ?
Le phénomène de métropolisation ne va-t-il pas être perturbé par la crise et le coût des énergies ?
Ne vit-on pas le phénomène de métropolisation d’abord comme celui du pavillonnaire ?
Certains territoires ne risquent-ils pas de rester à l’écart des dynamiques de développement liées au processus de métropolisation ?
Comment peut-on vanter la métropolisation à de petites communes qui partagent le sentiment d’être dépouillées ?
Nous avons équipé nos territoires ruraux pour qu’ils accueillent les urbains à la recherche d’une meilleure qualité de vie. Face au coût de la mobilité qu’ils avaient sous-estimé et à la dégradation des ressources des ménages, ces derniers retournent en ville. Comment amortit-on nos équipements ?
Les citoyens se sentent dépossédés de ces questions car l’intercommunalité ne se construit pas sur une élection directe.
Les territoires ruraux ne veulent pas seulement être le réservoir de bons produits Bio pour la santé des urbains.
Ceux qui réfléchissent à la métropolisation depuis Lyon ne sont pas les mêmes que ceux qui réfléchissent à la même question depuis Saint Etienne.
Éléments de réponse d’Étienne Butzbach
« On ne peut pas résister à la métropolisation. Il faut être moderne, mais dans un même temps, ne pas laisser les gens de côté. Une métropole ne se définit pas par sa taille, mais par ses combats pour s’engager dans un processus de métropolisation. Par exemple, et par rapport aux déchirures sociales et à l’exclusion, je suis contre la semaine de quatre jours à l’école. Dans ma ville, il y a 8000 logements sociaux et 2400 enfants dont la moitié est devant le caddie ou l’écran de télévision le samedi matin. Pour moi, c’est un vrai combat que de revenir à la semaine de cinq jours et c’est d’abord cet objectif pour les enfants qui est important. »
« Quant à l’élection directe, je ne la considère pas nécessaire. Le système de représentation dans l’intercommunalité n’est pas si inintéressant. C’est ce que l’on fait qui est important et rien n’empêche les élus communaux de faire la promotion de l’intercommunalité. »
« La question qu’il faut se poser, c’est derrière tout ça, de qui et de quoi parle-t-on ?
Parle-t-on du problème de l’étalement urbain ?
L’accession sociale à la propriété est-elle vraiment une solution ?
La mobilité, oui, mais pour qui et pour quoi faire ?
À écouter Philippe, on se croirait dans une métropole de géographe. Mais où sont les gens ? Ne sont-ils pas aussi des citoyens ? L’essentiel n’est-il pas la qualité du vivre ensemble ? Tout le monde n’est pas mobile.»
Éléments de réponse de Philippe Estèbe
« Ce qui fait la métropolisation de Lyon, ce sont surtout les extra-ruraux. Ce n’est pas Lyon ou Saint-Étienne, mais tout ce qui est autour. Le Grand Lyon est autant dépassé par ce processus que les territoires ruraux. C’est l’ensemble du dispositif politique qui est à prendre en compte.
Comment gérons-nous un espace qui en permanence dépasse nos périmètres ?
Comment gérons-nous nos interdépendances ?
On ne peut pas échapper au processus de métropolisation car les ménages s’émancipent. C’est une liberté d’accéder à des ressources, une forme d’émancipation. C’est un aspect positif de l’ordre de l’épanouissement personnel, même si certains restent contraints. On est condamné à le vouloir, à envisager la construction du politique sur de plus larges espaces. « Je vote avec mes pieds ». Tout est enjeu de mobilité. Ma taille, c’est l’espace que je construis. Si Condrieu est ma proximité, j’utilise l’agglomération pour d’autres fonctions. Par exemple, la couronne des grandes villes joue un rôle d’hôtellerie par rapport à certaines activités. La question n’est pas de construire une méga commune, mais de créer dans un espace urbain métropolitain des leaderships et d’installer une tension entre des territoires communaux et la métropole à travers des modes de fonctionnement qu’il va falloir inventer. »
« Pour partie, l’étalement urbain est de la responsabilité des élus. La capacité des élus à regarder ce que nos pratiques construisent dans l’espace, la tension entre les aspirations des citoyens et la façon dont elles se concrétisent dans l’espace, est effectivement également en cause. Par rapport au climat en danger, on ne s’arrêtera que lorsque l’énergie sera devenue trop chère. Le chantier est donc de définir comment l’étalement métropolitain peut participer d’une métropole durable. C’est la question de la ville archipel. La métropolisation, c’est à la fois du nappage qui s’étale et dans un même temps, des pôles qui s’autonomisent. »
En remerciant l’ensemble des participants, Jérôme Sturla a ainsi conclu la soirée : « Si les hommes qui font l’histoire ne savent pas encore celle qu’ils font, alors les hommes qui font la métropole ne savent probablement pas encore celle qu’ils font non plus. Mais à l’évidence, le processus de métropolisation est en cours.» |